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| Directeur artistique (en) Tintin |
|---|
| Naissance | Etterbeek |
|---|---|
| Décès |
(à 75 ans) Woluwe-Saint-Lambert ou Bruxelles |
| Sépulture |
Cimetière du Dieweg |
| Nom de naissance |
Georges Prosper Remi |
| Pseudonyme |
Hergé |
| Nationalité |
belge |
| Domiciles |
Etterbeek (- |
| Formation | |
| Activités |
Dessinateur humoristique, illustrateur, dessinateur, dessinateur de bandes dessinées, écrivain, dessinateur de timbres |
| Période d'activité |
- |
| Conjoints |
Germaine Kieckens (d) (de à ) Fanny Rodwell (de à ) |
| A travaillé pour |
Tintin (à partir du ) Le Lombard (à partir du ) Le Soir ( - Casterman (à partir de ) Le Vingtième Siècle ( - |
|---|---|
| Membre de |
Association royale des Boy-Scouts de Belgique (d) (- |
| Conflit |
Seconde Guerre mondiale |
| Mouvement |
École de Bruxelles |
| Genre artistique |
Ligne claire |
| Influencé par |
Trois Hommes dans un bateau, They and I (d), À la dure, George McManus, Georges Colomb, Hansi, Alain Saint-Ogan |
| Site web |
(en) tintin.com/herge |
| Distinctions | Liste détaillée Prix Adamson () Prix Saint-Michel () Officier de l'ordre de la Couronne () Jack Kirby Hall of Fame (d) () Temple de la renommée Will-Eisner () |
Les Aventures de Tintin, Quick et Flupke, Les Aventures de Jo, Zette et Jocko, Popol et Virginie au pays des Lapinos |
Georges Remi, dit Hergé, né le en Belgique à Etterbeek et mort le à Woluwe-Saint-Lambert, est un auteur de bande dessinée belge, principalement connu pour Les Aventures de Tintin, l'une des bandes dessinées européennes les plus populaires du XX siècle.
Georges Remi se distingue très tôt de ses camarades par ses qualités de dessinateur. C'est dans une revue scoute Le boy-scout belge qu'il signe pour la première fois en 1924 sous le pseudonyme « Hergé », formé à partir des initiales « R » de son nom et « G » de son prénom. Quelques mois plus tard, il entre au quotidien Le Vingtième Siècle, dont le directeur l'abbé Norbert Wallez le charge en 1928 de concevoir un supplément hebdomadaire destiné à la jeunesse, Le Petit Vingtième. C'est dans ce périodique que débutent les aventures de Tintin au pays des Soviets le , premier épisode de la série qui rencontre un grand succès et par laquelle Hergé devient rapidement l'homme providentiel de son journal. Il est l'un des premiers auteurs francophones à reprendre le style américain de la bande dessinée à phylactères.
Durant les années 1930, Hergé diversifie son activité artistique (illustrations de journaux, de romans, de cartes et de publicités), tout en poursuivant la bande dessinée. Il crée notamment Les Exploits de Quick et Flupke en 1930, diffusés sous la forme d'une planche de gag hebdomadaire dans Le Petit Vingtième, mais aussi Les Aventures de Jo, Zette et Jocko en 1935 pour le journal catholique français C?urs vaillants. En 1934, le dessinateur rencontre Tchang Tchong-Jen, jeune étudiant chinois venu étudier à l'Académie royale des beaux-arts de Bruxelles, dont les conseils et l'amitié bouleversent la pensée et le style d'Hergé. Dès lors, il commence à se documenter sérieusement pour la conception de ses albums, ce qu'il ne faisait pas jusque-là, et crée Le Lotus bleu, considéré comme un album essentiel dans la carrière de l'auteur. Au fil des récits, son style s'affine, jetant les bases de ce qui est plus tard nommé la « ligne claire », de sorte qu'il est souvent considéré comme « le père de la bande dessinée européenne ».
La publication du Petit Vingtième est arrêtée lors de l'invasion de la Belgique en 1940, mais Hergé continue de développer ses créations dans Le Soir, alors contrôlé par l'occupant allemand. Dans le même temps, à la demande de son éditeur Casterman, il procède au remaniement et à la mise en couleurs des albums parus avant-guerre, un travail mené avec plusieurs assistants comme Edgar P. Jacobs. En acceptant de travailler pour le plus grand quotidien du pays par le tirage, Hergé assure le succès et la popularité des Aventures de Tintin, mais cela lui vaut d'être accusé de collaboration et d'être temporairement interdit de publication en 1944, à la Libération.
En 1946, il contribue au lancement du journal Tintin avec un ancien résistant devenu éditeur, Raymond Leblanc. Directeur artistique de cet hebdomadaire, dont le succès contribue à celui de la bande dessinée franco-belge, Hergé y impose son style, exerçant un certain regard critique envers les travaux de ses collègues, qui ne peuvent être diffusés dans le journal sans son accord. En 1950, il fonde les Studios Hergé, un atelier qui regroupe des artistes talentueux comme Bob de Moor, Jacques Martin et Roger Leloup, chargés de l'assister dans la réalisation de ses travaux. Pour autant, la décennie 1950 est marquée pour Hergé par une véritable crise personnelle, entamée dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. En proie à de violentes dépressions, l'auteur interrompt plusieurs fois ses publications. En 1959, il quitte sa première femme Germaine pour s'installer avec sa jeune coloriste Fanny Vlamynck et entame une nouvelle vie.
Si le rythme de création des Aventures de Tintin ralentit dans les années 1960 et 1970, sa renommée est croissante et le héros devient une véritable icône internationale. Tout en se détachant peu à peu de son personnage, Hergé assouvit certaines de ses passions, notamment pour l'art contemporain et les philosophies orientales. Il meurt d'une grave maladie du sang en 1983, après avoir affirmé sa volonté que ses héros ne lui survivent pas. Depuis sa mort, le succès de Tintin ne se dément pas : le héros et son créateur font l'objet de nombreuses adaptations, publications ou rétrospectives, et certains dessins originaux d'Hergé atteignent des sommes records lors de ventes aux enchères, cependant que ses ayant droit surveillent étroitement son héritage. Le musée Hergé, qui lui est entièrement consacré, est inauguré en 2009 à Louvain-la-Neuve.
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Georges Prosper Remi naît au n 25 de la rue Cranz à Etterbeek, commune de l'agglomération bruxelloise, le à 7 h 30. Ses parents appartiennent à la classe moyenne bruxelloise : Alexis Remi (1882-1970) est employé dans la maison de confection pour enfants Van Roye-Waucquez à Saint-Gilles et Élisabeth Dufour (1882-1946), ancienne couturière, est sans profession au moment de sa naissance.
L'enfant est baptisé quelques semaines plus tard, le , à l'église paroissiale de la commune. Sa marraine est sa propre grand-mère maternelle, Antoinette Roch.
L'origine d'Alexis Remi est mystérieuse. Le , sa mère Léonie Dewigne, âgée de 22 ans, donne naissance à des jumeaux, Alexis et Léon, nés de père inconnu. D'après les recherches de Philippe Goddin, ce pourrait être Alexis Coismans, un ébéniste bruxellois qui refuse d'en endosser la paternité. Goddin s'appuie notamment sur le fait que Coismans se présente à la maison communale d'Anderlecht pour déclarer la naissance des enfants et que l'un des jumeaux porte le même prénom que lui. Mais Léonie Dewigne travaillant comme domestique auprès de la comtesse Hélène Errembault de Dudzeele dans sa propriété de Chaumont-Gistoux, dans le Brabant wallon, puis à Bruxelles, certains attribuent la paternité des jumeaux à un personnage illustre, qu'il s'agisse du comte Gaston Errembault de Dudzeele, diplomate de carrière, ou encore du roi Léopold II, qui venait parfois à Chaumont-Gistoux. De fait, la comtesse porte une certaine attention aux enfants de Léonie, leur offrant des vêtements ou finançant leur inscription à l'école jusqu'à l'âge de 14 ans.
En 1893, Léonie Dewigne épouse son voisin Philippe Remi, ouvrier dans une imprimerie. Celui-ci reconnaît aussitôt Alexis et Léon qui portent désormais son nom de famille. Après la mort de Léonie en 1901, les liens de la famille avec Philippe Remi se distendent, bien qu'il signe l'acte de mariage des parents d'Hergé ; aussi, celui-ci ne l'a jamais rencontré. L'identité de son véritable grand-père demeure donc une énigme et la possibilité d'une ascendance illustre laisse penser au psychanalyste Serge Tisseron que le poids de ce secret de famille influence l'ensemble de son ?uvre.
Quant à Élisabeth Dufour, d'origine flamande, elle est née dans le quartier des Marolles à Bruxelles, ce qui fait dire plus tard à Georges Remi, son père étant wallon : « Je suis un Belge synthétique ». Après la naissance de Georges, sa famille ne cesse de déménager. Le , ils s'installent au n 34 de la rue de Theux à Etterbeek, chez les parents d'Élisabeth, Joseph Dufour (1853-1914), ancien plombier, et Antoinette Roch (1854-1935). De santé fragile, la jeune mère est victime d'une rechute de pleurésie durant l'hiver 1909-1910. Bien que souvent absent pour des raisons professionnelles qui l'amènent à voyager en France et en Italie, Alexis Remi est très affectueux et protecteur envers son épouse.
Une friction familiale conduit le couple à s'installer le au n 57 de l'avenue Jules Malou, dans la même commune, mais le loyer trop élevé les oblige à revenir rue de Theux, cette fois au n 91, pour la naissance de leur deuxième enfant, Paul Léon Constant Remi, le .

De son enfance, Hergé semble garder un souvenir terne :
« Tout à fait quelconque mon enfance. Dans un milieu très moyen, avec des évènements moyens, des pensées moyennes. Pour moi, le « vert paradis » du poète a été plutôt gris. [?] Mon enfance, mon adolescence, le scoutisme, le service militaire, tout était gris. Une enfance ni gaie, ni triste, mais plutôt morne. »
Les entretiens que livre l'auteur au cours de sa carrière laissent entrevoir l'étroitesse d'esprit, voire l'inculture de son milieu familial, tout autant qu'un manque d'affection. Bien qu'il les décrive comme des parents « très bons », Hergé reconnaît qu'ils étaient peu expansifs et que les échanges entre eux étaient limités, voire « laconique[s] ». Sa mère, qui souffre progressivement de dépression puis de problèmes psychiatriques, demeure assez distante de lui. Si Hergé assure que son enfance était « exempte de grands malheurs », son biographe Benoît Peeters affirme qu'il aurait subi un abus sexuel de la part d'un de ses oncles, de dix ans son aîné.
Selon ses propres mots, le petit Georges est un enfant insupportable, « particulièrement lorsque ses parents l'emmenaient en visite ». L'un des remèdes les plus efficaces est de lui fournir alors un crayon et du papier. L'un de ses premiers dessins connus, exécuté en 1911, est une image narrative qui figure au dos d'une carte postale et représente au crayon bleu un train à vapeur, un garde-barrière et une automobile, tous trois parfaitement reconnaissables. Dans ses premières années, sa mère l'emmène chaque semaine au cinéma, mais la naissance de son frère cadet, Paul, bouleverse son quotidien, lui qui avait été élevé jusque-là comme un enfant unique. Les deux frères, de caractères très opposés, ne seront jamais proches.
Le , Georges, âgé de 6 ans, entre en première préparatoire à l'Athénée d'Ixelles, un établissement laïc et payant jouissant d'une très bonne réputation et où le jeune garçon obtient d'excellents résultats, étant classé 3 sur 25. À peine l'année scolaire est-elle terminée que la Belgique est occupée par l'armée allemande de Guillaume II, après le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Son oncle Léon est mobilisé sur le front de l'Yser dès la fin ; il en reviendra, après quatre ans de combats, décoré de la croix de guerre avec palmes.
Entretemps, la santé d'Élisabeth décline de nouveau. La famille Remi suit les conseils de son médecin et déménage à la campagne, au n 124 rue du Tram à Watermael-Boitsfort, dans la banlieue sud de Bruxelles. La famille n'y reste que quelques mois et revient finalement à Etterbeek. En , Georges Remi intègre l'école n 3 d'Ixelles, un établissement gratuit où il effectue la suite de sa scolarité primaire. Il dessine parfois dans le bas de ses cahiers des histoires imagées qui racontent les démêlés d'un petit garçon avec l'occupant allemand :
« Un jour, un élève m'a pris un dessin et l'a montré au professeur. Celui-ci l'a regardé avec une moue méprisante, et m'a dit : « Il faudra trouver autre chose pour vous faire remarquer ! » Parfois l'instituteur, me voyant occupé à griffonner et me croyant distrait, m'interpellait brusquement : « Remi !? Répétez donc ce que je viens de dire ! » Et déjà il ricanait méchamment dans sa barbe. Mais son visage exprimait généralement un profond étonnement lorsque, tranquillement, sans hésiter, je répétais ce qu'il venait de dire. Car si je dessinais d'une main, eh bien, j'écoutais attentivement de l'autre ! »
? Hergé, interview.
L'état de santé d'Élisabeth s'améliorant, la famille Remi revient s'installer définitivement en au n 34 rue de Theux à Etterbeek. Ce quartier, entouré de champs et de terrains vagues, est un terrain de jeu idéal pour Georges Remi qui passe son temps libre à jouer dans la rue avec ses camarades de classe.
Le , il entre à l'École supérieure n 11 d'Ixelles, un établissement qui doit le préparer à entrer dans la vie active. À l'occasion du premier anniversaire de l'Armistice en novembre 1919, il compose au tableau noir une vaste fresque patriotique avec des craies de couleur, dans laquelle les soldats belges infligent une défaite cuisante aux Allemands, ce qui émeut son professeur de dessin, monsieur Stoffijn, dit « Fine-Poussière », qui a pourtant l'habitude de lui attribuer des notes en dessous de la moyenne alors que Georges passe auprès de ses camarades pour un dessinateur doué. La même année, il découvre le scoutisme aux Boy-Scouts Belges, une troupe laïque.
À la suite d'une année scolaire plutôt médiocre, le patron d'Alexis Remi lui conseille fortement de placer son fils dans un établissement scolaire catholique. Après avoir effectué sa communion solennelle à l'église Sainte-Gertrude d'Etterbeek, Georges Remi entre en 1920 à l'Institut Saint-Boniface de Bruxelles, dirigé par l'abbé Pierre Fierens. Il intègre également la troupe scoute de l'établissement, membre de l'Association des scouts Baden-Powell de Belgique, ce qui est un déchirement pour lui tant il était attaché aux camarades de sa première troupe. Il évolue dès lors dans un milieu traditionaliste et catholique, très ancré à droite, et devient rapidement chef de la patrouille des « Écureuils », recevant le nom totémique de « Renard curieux ». L'adolescent prend plaisir dans cette activité et se reconnaît dans ses valeurs. Pendant l'été 1922, sa troupe parcourt à pied la Suisse, les Dolomites et le Tyrol, puis se rend l'année suivante dans les Pyrénées, des voyages qui marquent durablement Georges Remi.
Sur le plan scolaire, il est un élève brillant qui reçoit chaque année le prix d'excellence. En , il achève ses études secondaires à la première place, obtenant paradoxalement son plus mauvais résultat en dessin. Son professeur l'abbé Proost justifie de ne pas lui attribuer le prix de dessin en expliquant à ses camarades : « bien sûr, Remi mérite mieux ! Mais il fallait dessiner des épures, des prismes et autres objets avec ombre portée? Chez ce garçon, un autre dessin est inné ! Ne vous en faites pas, on en reparlera. » Hergé et sa famille n'ont pas vécu au 26, rue du Labrador ? adresse fictive de Tintin ?, mais dans un quartier à cheval entre Ixelles et Etterbeek, au 97 rue de l'Orient, et sa grand-mère Antoinette Roch vivait à quelques pas de là dans la même rue.
Durant sa scolarité, Georges Remi recouvre ses cahiers de dessins et de croquis. Tout est prétexte pour lui à dessiner et c'est en autodidacte qu'il se forme. Il consigne ses observations sur le papier et chaque sortie de la troupe scoute est pour lui comme un reportage. Il est également fasciné par l'Amérique des cow-boys et des Indiens et, pendant l'automne 1922, à l'occasion de la fête de l'aumônier Hansen, le créateur de sa troupe scoute, il dessine une vaste fresque sur un mur de l'Institut Saint-Boniface qui reprend ce thème, de même que des chevaliers en armure. Cette ?uvre est classée en 2022 au patrimoine remarquable de Belgique.
Dès 1922, certains de ses dessins font l'objet d'une publication dans le bimensuel Jamais Assez, revue de la troupe de Saint-Boniface dont le tirage est limité aux scouts du collège. À l'initiative de René Weverbergh, il rejoint ensuite l'équipe d'illustrateurs du Boy-Scout, la revue mensuelle des Belgian Catholic Scouts. C'est dans ce périodique qu'il signe pour la première fois, en , « Hergé », en inversant ses initiales.

Au début de l'été 1923, Hergé fonde l'« Atelier de la Fleur de Lys » avec Pierre Ickx, un dessinateur plus âgé que lui. Il en rédige le manifeste théorique qu'il publie dans Le Boy-Scout. Dans le même temps, il commence à publier des illustrations dans Le Blé qui lève, l'hebdomadaire des avant-gardes de l'Action catholique de la jeunesse belge. Cette association s'inscrit dans le mouvement initié par le pape Léon XIII et poursuivi par le cardinal Mercier dont l'objectif est de relancer l'enthousiasme religieux qui commence à péricliter au sein de la société belge et plus largement européenne. En , Hergé réalise pour cette revue une bande de quatre dessins sur les « plaisirs du vélo » où un cyclotouriste regonfle son pneu tellement fort qu'il le fait exploser. D'après Philippe Goddin, il s'agit de la première bande dessinée d'Hergé au sens strict du terme dans la mesure où « la séquence proposée se révèle parfaitement close ».
Quelques mois plus tôt, en , Le Boy-Scout publie son premier enchaînement d'illustrations : il s'agit d'un gag en deux images, intitulé L'Appel du clairon, qui montre de jeunes scouts plus empressés de déguster leur soupe que d'effectuer leur corvée d'épluchures. Dans cette courte séquence, le dessinateur innove par l'emploi de phylactères. Parmi ses autres réalisations figurent de nombreuses têtes de rubriques, des illustrations de contes, de petits gags, ainsi que l'emblème de la Jeunesse indépendante catholique (JIC), constitué d'un aigle noir tenant le bouclier armorié JIC. La même année, René Weverbergh lui offre un ouvrage intitulé Anthologie d'Art afin qu'il perfectionne son coup de crayon.
À la fin de ses humanités, Georges Remi n'envisage pas de faire des études supérieures, tout comme ses parents considèrent qu'il est temps pour lui de trouver un métier. L'été 1925 marque non seulement la fin de ses études mais aussi une profonde blessure sentimentale, causée par sa rupture avec Marie-Louise van Cutsem, surnommée « Milou ». Les deux adolescents, amis depuis l'enfance car leurs familles se fréquentent et passent certaines de leurs vacances ensemble en bord de mer à Ostende, avaient entamé une relation amoureuse pendant l'été 1924. Le père de Marie-Louise, un décorateur de renom qui travaille notamment pour Victor Horta, voit leur union d'un mauvais ?il : il s'oppose à leurs fiançailles et exige que sa fille rompe avec un garçon qu'il juge sans avenir.
Ses études secondaires terminées, Hergé cherche désormais du travail. Sur la recommandation de l'abbé Armand Wathiau, directeur de l'Institut Saint-Boniface, il rencontre la direction du Vingtième Siècle qui lui propose un poste d'employé. Ce journal bruxellois, dirigé par l'abbé Norbert Wallez, est résolument conservateur et se définit d'ailleurs comme un « journal catholique de doctrine et d'information ». Georges Remi est engagé à partir du au service des abonnements du quotidien et son travail consiste principalement à inscrire le nom des nouveaux abonnés sur des formulaires spéciaux et à traiter du courrier. Dans le même temps, ses parents l'inscrivent aux cours de dessin de l'école Saint-Luc, mais il n'assiste cependant qu'à un seul cours : « Le plâtre, ça ne m'intéressait pas : je voulais dessiner des bonshommes, moi, des choses vivantes ! Or, à l'époque et dans ce milieu catholique, il était exclu que je fisse du modèle vivant : le nu, c'était Satan, Belzébuth et compagnie. » À cette époque, Hergé pratique également le théâtre avec ses amis Philippe Gérard et José de Launoit, au sein de la troupe des « Gargamacs », née de la fusion de deux groupes d'anciens scouts du collège Saint-Boniface.

Son travail de « gratte-papier » au Vingtième Siècle le passionne peu. Hergé conserve néanmoins ses responsabilités d'illustrateur pour Le Boy-Scout et Le Blé qui lève puis commence à publier des dessins dans L'Effort, magazine de l'Association de la jeunesse étudiante catholique. Ces divers travaux lui apparaissent comme une bouffée d'oxygène. Dans le numéro de du Boy-Scout, il fait paraître en pages centrales les premières planches des Extraordinaires Aventures de Totor, C. P. des Hannetons, un « grand film comique ». Il ne s'agit pas encore à proprement parler de bande dessinée dans la mesure où l'image en noir et blanc est quasiment dépourvue de phylactères, le texte étant placé sous les vignettes.
La suite des aventures de ce scout débrouillard, souvent reconnu comme l'ancêtre de Tintin, connaît une série d'interruptions. Le , le dessinateur est appelé au service militaire, affecté à la 4 Compagnie du 1 régiment de chasseurs à pied à Mons. Candidat sous-lieutenant de réserve, il doit effectuer deux mois de plus que les simples soldats et la vie de caserne l'ennuie profondément. Fin , sa compagnie est réquisitionnée pour surveiller l'avion de Charles Lindbergh, en visite en Belgique après son exploit aérien, à l'aérodrome de Bruxelles. Bien qu'en permission ce jour-là, Hergé assiste à l'évènement qui le marque profondément, lui qui se passionne pour les symboles de la modernité que sont les avions.
Totor ne fait son retour dans le Boy-Scout qu'en , l'histoire reprenant à la septième planche. Sa publication est de nouveau interrompue au mois d'avril suivant et ne reprend qu'en dans Le Boy-Scout belge, une nouvelle revue née de la fusion de deux magazines. Pour l'occasion, une douzaine d'illustrations qui résument les premiers épisodes accompagnent les nouvelles planches afin de permettre aux nouveaux lecteurs de comprendre l'histoire. Les Aventures de Totor s'achèvent finalement dans le numéro de juin-juillet 1929, après un total de 21 épisodes.

Libéré de ses obligations militaires, Hergé rencontre l'abbé Norbert Wallez, directeur du Vingtième Siècle. Il lui présente ses dernières productions, notamment les illustrations qu'il a réalisées pour le roman L'Âme de la mer de son ami Pierre Wessels, dit Pierre Dark, un ouvrage édité par René Weverbergh, également membre de la rédaction du journal. Par ailleurs, il rappelle au directeur qu'il est l'auteur d'une illustration pour la marque de cirage Kortine, publiée une première fois dans les pages du quotidien le avant d'être reproduite à de nombreuses reprises. Après plusieurs rencontres, Norbert Wallez lui propose une promotion et l'engage en qualité de reporter-photographe et dessinateur, à compter du . C'est au Vingtième Siècle que le dessinateur fait la connaissance de Germaine Kieckens, embauchée comme secrétaire de l'abbé Wallez le et qui ne le laisse pas insensible. Il l'invite parfois à faire des promenades en barque et lui rend visite pendant ses vacances.
Hergé multiplie les contributions pour le journal, même si ses premiers travaux, plutôt ingrats, consistent en la réalisation de graphiques, de cartes didactiques ou de frises décoratives, toutes illustrations dépourvues de fantaisie. Il est bientôt chargé d'illustrer les pages du supplément culturel du quotidien, Le Vingtième Siècle Artistique et Littéraire, ce dont il profite pour expérimenter de nouveaux instruments et de nouvelles techniques. Il met notamment en image des récits de Léon Tolstoï, Selma Lagerlöf, Maurice Genevoix, Felix Salten ou Guido Milanesi et se perfectionne dans le lettrage et la composition.
En parallèle, Hergé accepte d'illustrer Une petite araignée voyage, le récit de René Verhaegen, son ancien camarade de l'Institut Saint-Boniface, publié dans la rubrique « Le Coin des petits » entre le et le . Les deux hommes poursuivent leur collaboration avec deux autres récits, Popokabaka, l'histoire du voyage d'un souverain d'un petit peuple congolais qui paraît du au , puis La Rainette, une histoire publiée du au de la même année.
Satisfait de son travail, Norbert Wallez lui confie la responsabilité du supplément hebdomadaire destiné à la jeunesse que l'abbé veut lancer pour agrandir le nombre de ses lecteurs. Le Petit Vingtième, dont le premier numéro paraît le , prend la forme d'un petit journal à détacher. En tant que rédacteur en chef, Hergé sélectionne les articles et assure leur mise en page, mais il illustre également les titres de rubriques et divers récits.
Dès son lancement, L'Extraordinaire aventure de Flup, Nénesse, Poussette et Cochonnet, un récit scénarisé par le chroniqueur sportif et judiciaire du Vingtième Siècle Armand De Smet (qui signe sous le pseudonyme Smettini) et dont Hergé assure la réalisation graphique, occupe les pages centrales du supplément. L'histoire raconte les aventures de trois jeunes adolescents et d'un cochon gonflable, dont le cerf-volant s'accroche au train d'atterrissage d'un avion parti pour le Congo. Elle se déroule sur un fond colonialiste et proclérical très en vogue à l'époque, en particulier lorsque les enfants, prisonniers dans un village de cannibales, sont sauvés par la bienveillance d'un missionnaire catholique. La publication du récit s'étale pendant dix semaines, jusqu'au , pour un total de 20 planches, mais selon l'écrivain Benoît Peeters, « le texte [?] est d'une niaiserie absolue et le scénario [?] est d'une désespérante platitude. Et les dessins d'Hergé, du reste non signés, sont aussi maladroits que bâclés ». Hergé lui-même qualifie ce récit de « fantaisiste mais consternant » et reconnaît son malaise dans l'exécution d'un travail narratif qui n'est pas le sien : « Je me sentais comme dans un costume mal coupé qui me gênait aux entournures ». Il prend d'ailleurs la liberté d'insérer des bribes de dialogue dans des phylactères et adapte à sa guise le texte livré par Smettini.
Parallèlement à ses travaux dans Le Petit Vingtième, Hergé poursuit ses publications dans d'autres revues. C'est dans le numéro du du Sifflet, un hebdomadaire dominical, satirique et catholique, qu'il publie ses deux premières véritables bandes dessinées, c'est-à-dire des histoires qui intègrent de manière récurrente des phylactères en lieu et place de légendes sous le dessin. Il en assure lui-même la conception, trouvant là l'opportunité d'adopter ses propres principes. Ces deux récits, Réveillon et La Noël du petit enfant sage, prennent chacun la forme de quatre bandes réparties sur une planche. Séduit par ces histoires qu'il juge plus vivantes, l'abbé Norbert Wallez propose à Hergé de reprendre les personnages de La Noël du petit enfant sage pour en faire les héros d'un nouveau récit à paraître dans Le Petit Vingtième et dont le dessinateur rédigerait lui-même le scénario.
Pour sa nouvelle histoire, Hergé affirme avoir créé son personnage principal en cinq minutes. Il reprend le personnage de Totor, modifie son nom en Tintin, lui adjoint un petit fox-terrier blanc, Milou, et lui attribue le métier de reporter. D'après les dires du dessinateur, son personnage emprunte le visage, le caractère, le geste et les attitudes de son propre frère cadet, Paul Remi. À la demande de l'abbé Wallez, Hergé envoie son héros en URSS et le récit est ouvertement anticommuniste, suivant ainsi la ligne éditoriale du quotidien. Il entend dénoncer les crimes perpétrés par les bolcheviks, une idée assez largement répandue à l'époque en Belgique. Hergé lui-même avait fait paraître des caricatures anticommunistes dans Le Sifflet quelques mois plus tôt. Dès l'origine, Les Aventures de Tintin recouvrent donc une fonction politique et le héros est présenté comme un idéal de journalisme d'investigation.

Les deux premières planches de Tintin au pays des Soviets paraissent le dans Le Petit Vingtième. Hergé exécute et livre deux planches par semaine qui enchaînent les gags et les péripéties sans que l'auteur ait encore une idée bien précise de la construction de son récit. D'ailleurs, il n'imagine pas encore que son héros vivra au-delà de cette aventure, décrivant plus tard sa naissance comme « une blague entre copains, oubliée le lendemain ». Pour élaborer le scénario, Hergé s'inspire d'une source unique que lui fournit l'abbé Wallez, le livre Moscou sans voiles paru sous la plume du diplomate belge Joseph Douillet en 1928. Les scènes politiques sont cependant assez rares dans l'aventure, qui présente une succession de bagarres et de poursuites à bord d'engins mécaniques que Tintin s'approprie et maîtrise avec une étonnante facilité. Comme le souligne Benoît Peeters, Hergé « ne s'embarrasse d'aucun souci de vraisemblance », mais il témoigne déjà d'une grande maîtrise dans la représentation du mouvement. Le graphisme du personnage, dont le trait s'affine, évolue lui aussi au fil de la publication.
Le sort un numéro spécial qui comprend pour la première fois une couverture de Tintin réalisée par Hergé, mais aussi deux planches imprimées en bichromie. La rédaction du journal propose une série d'innovations, comme la publication d'une fausse lettre de la Guépéou prétendument envoyée au Petit Vingtième pour lui demander de mettre un terme à l'activité de son reporter, un mélange de fiction et de réalité qui permet de fidéliser les lecteurs. De même, au terme de l'aventure, le retour de Tintin en Belgique est célébré par le journal comme si ses aventures avaient réellement eu lieu. Le , à la Gare du Nord de Bruxelles, un jeune scout déguisé en Tintin fait une arrivée triomphale devant une foule de lecteurs attirés par la publicité lancée les jours précédents dans les pages du Vingtième siècle. L'album, édité en , est vendu à 10 000 exemplaires, un succès remarquable à l'échelle de la Belgique francophone.
Dès sa première aventure, le héros créé par Hergé s'exporte en dehors des frontières de son pays. L'hebdomadaire catholique français C?urs vaillants reprend l'histoire dès le mois d', mais son directeur l'abbé Gaston Courtois, qui juge les phylactères insuffisants, fait adapter le récit en y ajoutant des textes explicatifs sous le dessin, sans en avertir l'auteur. Après les plaintes de ce dernier, l'hebdomadaire cesse ces retouches. Mais globalement, les premiers albums d'Hergé ne sont que des succès modestes par leurs tirages et les journaux qui publient ses aventures n'ont que des tirages modestes, en France comme en Belgique.

Le , Le Petit Vingtième lance une nouvelle série créée par Hergé : Quick et Flupke. Leurs aventures paraissent dans les pages de l'hebdomadaire de façon continue jusqu'en 1935, tous les jeudis, puis de façon plus irrégulière jusqu'en 1940, le plus souvent sous la forme d'un gag en deux planches. Dans cette bande dessinée, Hergé renonce à l'exotisme et met en scène deux enfants intrépides de Bruxelles qui se jouent de l'autorité, si bien qu'ils s'affirment d'emblée comme le parfait contrepoint de Tintin. Cette nouvelle série connaît elle aussi le succès : la Radio catholique belge organise quelques émissions improvisant une interview fictive des deux gamins de Bruxelles.
Le tirage du Petit Vingtième s'accroît fortement, étant multiplié par six le jour où paraît Tintin, si bien que l'équipe s'agrandit pour faire face au surcroît de travail que demande sa préparation. Après le recrutement d'Eugène van Nijverseel, dit Evany, au début de l'année 1929, Paul Jamin est engagé comme collaborateur d'Hergé en . Tintin reste le personnage phare du périodique et Norbert Wallez souhaite que ses aventures se poursuivent. Dans un premier temps, Hergé veut envoyer son héros aux États-Unis pour évoquer la culture amérindienne qui le fascine depuis l'enfance, mais l'abbé s'y oppose et choisit le Congo belge pour tenter de faire naître une vocation coloniale chez les jeunes lecteurs, alors que ce territoire est confronté à une pénurie de main-d'?uvre européenne qui menace son développement. Le récit est aussi l'occasion d'exalter l'?uvre d'évangélisation et d'enseignement des missionnaires auprès des Africains.
L'histoire débute le . Pour en établir le scénario, Hergé se documente surtout par le biais du musée royal de l'Afrique centrale. Au total, 118 planches se succèdent jusqu'au . Malgré le peu d'enthousiasme du dessinateur pour cette aventure, Tintin au Congo est un succès : le retour triomphal de Tintin et Milou à la gare du Nord de Bruxelles est une nouvelle fois mis en scène devant une foule en liesse.
Malgré son investissement dans Le Petit Vingtième, Hergé poursuit diverses contributions. Pendant l'année 1929, il publie quelques bandes dessinées satiriques pour Le Sifflet, raillant notamment les députés socialistes belges Jean-Baptiste Schinler et Émile Vandervelde. Au début des années 1930, il participe parfois au supplément Votre Vingtième, Madame, y réalisant des couvertures d'esprit « Art déco » très différentes de ses productions habituelles : c'est l'image de la femme libérée de l'entre-deux-guerres qui transparaît ici, venue tout droit des États-Unis et influencée par les Années folles. Il dresse des portraits de femmes faisant du sport, pilotant une automobile ou encore un bateau. En parallèle, Hergé réalise des centaines de publicités qui témoignent de sa maîtrise du lettrage et de la composition. Il travaille aussi bien pour des ?uvres associatives que pour des marques industrielles.
Hergé est par ailleurs un membre actif des mouvements d'Action catholique. En 1930, il est d'ailleurs vice-président de la Jeunesse indépendante catholique, où il rencontre Raymond De Becker, dont il accepte d'illustrer deux brochures, Le Christ, roi des affaires en 1930 puis Pour un ordre nouveau deux ans plus tard. La même année, il dessine l'affiche du premier « Congrès politique de la jeunesse » sur le thème « La jeunesse et la transformation du régime », pour lequel il livre une image nettement fascisante. C'est en 1928 qu'il fait la connaissance d'une figure nationaliste belge très controversée, Léon Degrelle, qui travaille comme lui à la rédaction du Vingtième Siècle mais qui part au Mexique en 1929 et se fait embaucher chez Rex en 1930. En dessinant la couverture de son Histoire de la guerre scolaire, le jeune Hergé ne fait que répondre à une commande du groupe Rex. Leurs relations se refroidissent même rapidement, en 1932, quand Degrelle utilise sans son accord une affiche réalisée par Hergé, sur laquelle figure une tête de mort protégée par un masque à gaz, avec le slogan « Contre l'invasion, votez pour les catholiques ». Léon Degrelle a déclaré dans ses mémoires posthumes, publiées en 2000, six ans après sa mort et considérées comme « mégalomanes », qu'il était le meilleur ami d'Hergé, information catégoriquement démentie par les historiens. Il ne faisait pas partie du groupe d'amis du jeune Hergé et n'a pas été invité à son mariage en 1932 même s'ils ont pu être tous deux invités à dîner chez l'abbé Wallez, le directeur de leur journal.

En , Hergé rencontre l'un de ses modèles déclarés, le dessinateur français Alain Saint-Ogan, créateur de la série Zig et Puce, et reçoit ses encouragements à persévérer dans le métier de la bande dessinée. Il se lance ensuite dans la préparation de Tintin en Amérique, dont les planches commencent à paraître le dans Le Petit Vingtième et ce jusqu'au . Pour cette aventure qui entend dénoncer la pègre de Chicago, tout en témoignant de la fascination de l'auteur pour les États-Unis, Hergé se documente principalement à partir d'un numéro spécial du Crapouillot paru en et de l'ouvrage Scènes de la vie future de Georges Duhamel. Pour la première fois, il intègre un personnage réel à son récit, à savoir le célèbre bandit Al Capone. Bien que l'album livre une critique acerbe de la « folie américaine », dans un récit qui témoigne d'un « antiaméricanisme primaire, viscéral et rabique » selon le philosophe Rémi Brague, Tintin en Amérique apparaît moins caricatural sur le plan idéologique que son prédécesseur.

Le , les premières planches des Aventures de Tintin en Orient apparaissent dans Le Petit Vingtième. Hergé entame un processus de transformation de son ?uvre et affiche une ambition plus littéraire : pour la première fois, il lance son héros dans une véritable enquête policière. La parution s'accompagne d'une rubrique « Le mystère Tintin », animée par Paul Jamin et qui permet aux lecteurs de donner leur point de vue sur l'affaire en cours. À travers cette aventure, Hergé exploite le thème de la malédiction du pharaon, à une époque où la fascination pour l'Égypte antique est encore très forte en Belgique comme en Europe, notamment depuis la découverte de la mystérieuse affaire du tombeau de Toutânkhamon quelques années plus tôt. Mais c'est bien l'affrontement entre Tintin et des trafiquants de stupéfiants qui est au c?ur du récit, Hergé s'inspirant notamment du récit autobiographique de Henry de Monfreid, qu'il représente dans l'aventure. Cet épisode marque également l'entrée dans la série des personnages de Dupond et Dupont et de Roberto Rastapopoulos.

Au début du mois d', Hergé entre en contact avec l'éditeur tournaisien Casterman qui obtient finalement, après avoir indemnisé Norbert Wallez, le droit d'éditer tous les albums de l'auteur en langue française. Le contrat, signé en , permet en outre au dessinateur de s'ouvrir au marché français, une perspective très prometteuse. Tintin en Orient s'achève le , après la parution des 124 planches réunies en album sous le titre Les Cigares du pharaon, le premier édité chez Casterman au mois de . Entre-temps, le , Hergé épouse Germaine Kieckens avec la bénédiction de l'abbé Wallez qui célèbre le mariage dans une église bruxelloise. Les jeunes mariés s'installent le mois suivant au n 18 rue Knapen à Schaerbeek.

Après la diffusion des Aventures de Popol et Virginie au Far West, une bande dessinée animalière assez éloignée du souci de crédibilité recherché avec Tintin, l'auteur retrouve son héros fétiche dans une aventure qu'il a soigneusement préparée. Après l'annonce du futur voyage de Tintin à Shanghai, l'abbé Gosset, aumônier des étudiants chinois à l'université de Louvain, l'exhorte à ne pas montrer les Chinois dans la vision caricaturale que les Occidentaux leur attribuent trop souvent. C'est ainsi qu'Hergé fait la connaissance d'un étudiant chinois de l'Académie des beaux-arts de Bruxelles, Tchang Tchong-Jen. Une amitié sincère se noue entre les deux hommes et le jeune étudiant fournit une mine d'informations à Hergé, lui apportant de la documentation et veillant à l'authenticité de chaque détail. Il lui donne également des conseils en matière de dessin. Par les discussions avec son ami comme par ses lectures personnelles, Hergé découvre une Chine différente de ses représentations et livre un chef-d'?uvre d'exigence et de réalisme. Par la rencontre de Tchang, qui devient lui-même un personnage de l'aventure, Tintin « accède à la dignité de héros romanesque ». Le Lotus bleu, dont la parution s'étale du au , est aussi un récit engagé sur le plan politique, qui dénonce l'impérialisme japonais. Cet engagement perdure quelques années plus tard, en : dix jours après le massacre de Nankin, un appel à aider les Chinois paraît dans Le Petit Vingtième, accompagné d'un dessin d'Hergé, où Tintin désigne au lecteur une famille chinoise dans les ruines d'une maison.

Après l'épisode chinois, Hergé revient à l'aventure débridée avec L'Oreille cassée, qui démarre le dans Le Petit Vingtième. Une nouvelle fois, l'auteur inscrit son histoire dans l'actualité de son époque. Il transpose la guerre du Chaco qui oppose la Bolivie et le Paraguay en créant deux états fictifs, le San Theodoros et le Nuevo Rico, puis évoque la disparition de l'explorateur Percy Fawcett dans la jungle brésilienne dix ans auparavant. L'Oreille cassée marque une évolution importante dans la série car c'est la première histoire qui repose sur une véritable idée de scénario : bien qu'elle emboîte encore plusieurs énigmes et enchaîne les péripéties à un rythme effréné, l'aventure conserve une certaine unité grâce à la présence d'un élément récurrent, à savoir le fétiche arumbaya.

Le , Hergé et son épouse Germaine emménagent au n 12 place de Mai à Woluwe-Saint-Lambert, dans la banlieue bruxelloise. Désormais, l'auteur prend conscience de ses droits et s'adjoint les services d'un avocat, maître Dujardin : les bénéfices des 6 000 exemplaires tirés du Lotus bleu en lui reviennent seul et non plus à l'abbé Wallez. Par ailleurs, l'artiste commence à rêver d'une boutique Tintin et Milou à Bruxelles où l'on vendrait des produits dérivés du célèbre reporter.
En , Hergé dessine les toutes premières planches de L'Île Noire. Le mois suivant, il se rend en Angleterre en compagnie d'un groupe d'amis scouts de l'Institut Saint-Boniface et ce voyage sur la côte sud du pays lui offre l'occasion d'effectuer quelques travaux de repérage afin d'accroître la vraisemblance des paysages et des lieux où il s'apprête à faire évoluer Tintin. Le scénario de l'aventure met le héros sur les traces d'une bande de faux-monnayeurs, le tout sur fond de mystère et de traditions écossaises. L'auteur témoigne de sa nouvelle maîtrise de la narration, alternant les scènes cruciales avec des séquences digressives qui apportent une touche comique au récit, ménagent le suspense et agissent comme une sorte de respiration au c?ur d'une intrigue pleine de tension. Inscrite dans une longue tradition littéraire qui mêle le récit d'aventures et le roman gothique, L'Île Noire intègre également des éléments de son époque, le personnage du gorille Ranko évoquant le succès au cinéma de King Kong quelques années plus tôt.

À la fin des années 1930, Hergé connaît une certaine aisance financière. Ses revenus, encore modestes, ont fortement augmenté ces dernières années entre son salaire au Vingtième Siècle, les droits d'auteurs qu'il perçoit et les travaux de commande qu'il effectue. Il en profite pour acquérir sa première voiture en 1938, une Opel Olympia qu'il dessine notamment dans sa nouvelle aventure, Le Sceptre d'Ottokar, qui commence à paraître le . Ce récit s'inscrit fortement dans l'histoire et l'actualité de son époque, tant les signes de l'imminence d'un second conflit mondial sont innombrables. De l'aveu même du dessinateur, Le Sceptre d'Ottokar est le récit d'un Anschluss raté. Il met en scène la tentative d'annexion de la Syldavie, un petit État fictif de la péninsule des Balkans, par la Bordurie voisine. L'auteur multiplie les références historiques et géographiques à l'Europe centrale, mais la Syldavie apparaît également comme « une métaphore de la Belgique et de son neutralisme ». Par ailleurs, l'album emprunte une nouvelle fois à l'histoire familiale d'Hergé, tant l'aventure développe la question de la gémellité et la problématique de l'identité.
À la fin de l'été 1931, Hergé crée un récit illustré pour les magasins bruxellois « À l'innovation », diffusé dans un fascicule de quatre pages distribué chaque jeudi aux enfants de la clientèle. Inspiré des personnages de Walt Disney, Les Aventures de Tim l'écureuil au Far West mettent en scène des animaux anthropomorphes et se composent de seize épisodes, diffusés du au suivant. L'histoire est remaniée quelques années plus tard, en , sous le nom des Aventures de Popol et Virginie au Far West qui paraissent dans Le Petit Vingtième.
En , Hergé publie un gag en deux planches dans le numéro de lancement de Mon avenir, journal mensuel édité par la Jeunesse ouvrière chrétienne. Intitulé Un prévenu? en vaut deux !, il met en scène les personnages de Fred et Mile, qui ne sont pas sans ressemblance avec Quick et Flupke, ce qui n'est pas du goût de Norbert Wallez. Ce dernier rappelle au dessinateur le contrat d'exclusivité qui le lie au Vingtième Siècle. En 1932, Hergé réalise une série de huit planches humoristiques, Cet aimable Monsieur Mops, pour l'enseigne de grands magasins « Au Bon Marché ». La même année, à l'occasion de la semaine scoute, il fournit un gag en deux planches pour Le Boy-Scout Belge, intitulé Méthode Visage-Pâle. Méthode Baden-Powell, repris dans le mensuel Le Scout de France. Il entame une collaboration avec l'hebdomadaire féminin Vie Heureuse, faisant paraître Les Aventures de Tom et Millie dans Pim et Pom, son supplément pour la jeunesse. Après la parution d'un gag en deux planches, Hergé entame une série publiée chaque mardi du au . Par précaution, ces travaux sont signés des seules initiales R.G., pour ménager la susceptibilité de l'abbé Wallez. Pour les mêmes raisons, Hergé ne signe pas la bande dessinée humoristique Preuves à l'appui qu'il publie le dans le deuxième numéro de Vers le vrai, un hebdomadaire éphémère fondé par son ami Julien de Proft. William Ugeux, qui, en 1935, succède à l'abbé Wallez à la tête du Vingtième Siècle, se montre aussi intransigeant et refuse la participation de son dessinateur à l'hebdomadaire catholique flamand Ons Volk Ontwaakt.

À la fin de l'année 1935, l'abbé Gaston Courtois, directeur de l'hebdomadaire C?urs vaillants qui assure la diffusion française des Aventures de Tintin, commande au dessinateur une nouvelle série typiquement familiale et qui met en scène des héros plus réalistes que Tintin, dotés d'une famille. Le Rayon du mystère, premier épisode des Aventures de Jo, Zette et Jocko, commence à paraître le . Les productions d'Hergé se diffusent peu à peu au niveau européen : les aventures de Tintin sont publiées dès 1932 en Suisse par l'hebdomadaire L'Écho illustré, puis à partir de 1936 au Portugal dans O Papagaio.
Pendant toute cette période, le dessinateur continue d'honorer diverses commandes. En 1934, il signe la couverture et plusieurs illustrations de La Légende d'Albert I, ouvrage de son ami Paul Werrie consacré au roi mort récemment après un accident d'escalade. La même année, il réalise pour Casterman les couvertures d'une série d'albums pour la jeunesse, L'Oiseau de France. En 1937, il conçoit Les Mésaventures de Jef Debakker en quatre planches pour la marque de briquettes de lignite Union.
Au printemps 1939, Georges et Germaine Remi séjournent à Paris. Ils sont notamment invités au Vélodrome d'Hiver par le journal C?urs vaillants pour écouter l'interprétation de « La Chanson de Tintin et Milou », puis ils s'installent le dans un nouvel immeuble, au n 17 de l'avenue Delleur à Watermael-Boitsfort.
Fin août, Le Petit Vingtième annonce le début d'une nouvelle aventure, mais son lancement est retardé : après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, le lieutenant Hergé est mobilisé le . Il est affecté dans le petit village d'Herenthout et chargé de réquisitionner les bicyclettes des environs. Démobilisé provisoirement le , le dessinateur se remet au travail, de sorte que les premières planches de Tintin au pays de l'or noir sont publiées le suivant. Le , son ancien ami scout Raymond De Becker lance la revue L'Ouest, un hebdomadaire officiellement neutre et prônant la solidarité entre les pays de l'Ouest mais plus certainement favorable à l'Allemagne et soutenu, selon M. Benoît-Jeannin, par l'ambassade d'Allemagne à Bruxelles. Hergé dessine un gag pour chacun des quatre premiers numéros du magazine, visiblement pour se moquer des Belges qui souhaitent combattre l'Allemagne nazie en mettant en scène le personnage de Monsieur Bellum, un Belge francophile souhaitant mener la guerre contre l'Allemagne.

De nouveau mobilisé le , l'artiste continue cependant d'envoyer des dessins depuis sa caserne. Il refuse d'ailleurs le concours de Pierre Ickx qui lui propose de réaliser les planches à sa place. Affecté à Anvers, Hergé ne peut plus fournir qu'une planche par semaine à partir du mois de février, mais il bénéficie de certains privilèges : grâce à l'intervention de l'ancien ministre Charles du Bus de Warnaffe, il obtient deux jours de congé par semaine pour réaliser ses dessins. Le , il est autorisé à rentrer chez lui pour raisons médicales, avant d'être définitivement déclaré inapte au service le par la direction de l'hôpital militaire de Bruxelles. Ce même jour, l'invasion de la Belgique par les troupes allemandes entraîne l'interruption du Vingtième Siècle et, de fait, celle de Tintin au pays de l'or noir. À ce stade, seules 56 planches ont été publiées.
Après les premiers bombardements, Georges et Germaine Remi, accompagnés de leur belle-s?ur et de leur nièce, quittent Bruxelles sur les conseils de William Ugeux, directeur du Vingtième Siècle. Après une courte halte à Paris, ils rejoignent Saint-Germain-Lembron dans le Puy-de-Dôme, où ils espèrent trouver refuge chez le dessinateur Marijac. Ce dernier étant mobilisé, c'est sa femme qui accepte de les loger dans une maison voisine. Ils y passent six semaines dans une grande inquiétude, sans nouvelles de leurs proches restés en Belgique. Le , les Remi reprennent la route de Bruxelles, où ils arrivent le , au moment où le roi Léopold III appelle ses sujets à reprendre le travail, alors que le pays est occupé et placé sous l'autorité d'une administration militaire allemande : leur maison est d'ailleurs réquisitionnée pour loger un officier de la Propagandastaffel.

Avec l'arrêt du Vingtième Siècle, la situation d'Hergé se précarise : le quotidien, qui lui doit plusieurs mois de préavis, ne peut reparaître faute d'autorisation ; auprès de son ami Charles Lesne, son interlocuteur chez Casterman, il sollicite une aide financière. Après avoir refusé l'offre de Victor Matthys, qui lui propose de créer un supplément jeunesse pour Le Pays réel, l'organe de presse du mouvement Rex, il accepte celle du Soir, bien que le journal soit sous influence allemande. Depuis la mi-juin, ce quotidien reparaît sous contrôle allemand, d'où le surnom de « Soir volé » que lui attribue une partie de la population pour dénoncer son orientation germanophile. Son rédacteur en chef, Raymond De Becker, lui propose la création d'un supplément sur le modèle du Petit Vingtième. Sa période d'essai débute le et le premier numéro du Soir-Jeunesse paraît deux jours plus tard, contenant une nouvelle aventure de Tintin, Le Crabe aux pinces d'or. Pour l'artiste, il s'agit d'une aubaine : outre la possibilité de développer ses créations et de s'assurer des revenus réguliers, le tirage du Soir, près de vingt fois supérieur à celui du Petit Vingtième, atteint 300 000 exemplaires, ce qui en fait le premier quotidien belge, de sorte qu'Hergé augmente considérablement le cercle de ses lecteurs.
Au Soir, Hergé retrouve Paul Jamin, son ancien collaborateur du Petit Vingtième qui dessine aussi pour Le Pays réel et le Brüsseler Zeitung, journal quotidien de l'occupant. Il rencontre également le peintre et illustrateur Jacques Van Melkebeke, embauché quelques mois plus tôt pour tenir la rubrique jeunesse du journal. Tous deux l'assistent dans la création du supplément.

En raison de l'occupation allemande, l'auteur est obligé de tenir l'actualité à distance : « Désormais, Hergé va explorer les ressources de son propre univers. Le Crabe aux pinces d'or est donc une deuxième naissance et Haddock [?] un formidable ingrédient narratif. Au héros en creux qu'est Tintin, pur support à l'identification du lecteur, vient s'ajouter une figure romanesque plus incarnée qui surgit abruptement dans l'histoire et ne tarde pas à y prendre une place essentielle ». La neuvième aventure de Tintin est ainsi marquée par l'entrée d'un personnage qui modifie en profondeur l'esprit de la série, mais aussi le champ lexical, le capitaine ayant pour spécificité la pratique intensive du juron fleuri et infiniment varié.
Sa parution subit néanmoins les aléas du conflit. La guerre entraîne une pénurie de papier et conduit la direction du Soir à réduire la taille de son supplément, avant de l'interrompre définitivement : à partir du , le récit est directement publié dans le quotidien, à raison d'une bande par jour, ce qui contraint le dessinateur à revoir son découpage narratif et lui permet de rattraper le retard pris lors de l'interruption du Soir-Jeunesse en publiant en moyenne 24 dessins par semaine contre 12 auparavant. Au terme de la publication en , l'album édité par Casterman est un succès commercial : la publication dans Le Soir offre à Tintin une publicité sans précédent. L'auteur tente d'ailleurs de négocier un supplément de papier auprès de la Propaganda-Abteilung pour en assurer la réimpression, en vain.

Dans le même temps, Hergé multiplie ses supports de diffusion. En , Tintin fait son entrée dans la presse belge néerlandophone avec la publication de Tintin im Kongo dans le quotidien flamand Het Laatste Nieuws. Quelques semaines plus tard, Het Algemeen Nieuws propose à ses lecteurs les premiers gags de Quick et Flupke. Par ailleurs, Hergé et Jacques Van Melkebeke écrivent ensemble une pièce en trois actes intitulée Tintin aux Indes ou le Mystère du diamant bleu. C'est lors de la première représentation au Théâtre royal des Galeries le que Van Melkebeke présente à Hergé son ami dessinateur Edgar P. Jacobs. Une deuxième pièce rédigée par les mêmes auteurs, Monsieur Boullock a disparu, est jouée au mois de décembre suivant.
Les années d'occupation marquent également le passage à la couleur des Aventures de Tintin. Dès 1936, Charles Lesne presse Hergé d'intégrer la couleur à ses albums, ce que le dessinateur accepte, non sans réticence, en ajoutant quatre hors-texte en quadrichromie à chacun des albums déjà édités, à l'exception du Lotus bleu qui en compte cinq. Il refuse toutefois d'étendre la couleur à l'ensemble du récit. En , les éditions Casterman se dotent d'une nouvelle presse rotative offset qui permet un travail plus rapide et moins coûteux. Pour l'éditeur, le passage à la couleur est aussi un impératif commercial pour gagner de nouveaux marchés et concurrencer les bandes dessinées françaises ou américaines. Hergé finit par s'y résoudre, d'autant plus que les restrictions de papier tendent à réduire le nombre de pages de ses aventures. Le format de 62 planches est donc adopté pour les nouveaux albums et en , L'Étoile mystérieuse est la première aventure de la série imprimée directement en couleurs.
Ce récit, au début angoissant et apocalyptique, qui succède au Crabe aux pinces d'or du au , est teinté d'antisémitisme et d'antiaméricanisme. L'histoire met notamment en scène un riche banquier dénué de tout scrupule et dessiné selon les codes des caricatures antisémites de l'époque. Deux cases caricaturant des commerçants juifs sont même retirées dès la première impression de l'album. Ces dessins s'ajoutent aux illustrations qu'il réalise pour l'édition des Fables de Robert de Vroylande en 1941, l'une d'elles étant ouvertement antisémite.

Malgré la guerre, Hergé se tient à distance des évènements. Il passe de longues heures à travailler dans sa maison de Watermael-Boitsfort, sort peu. S'il doit se rendre à Bruxelles, c'est principalement pour livrer ses dessins dans les locaux du Soir. Comme le reste de la population, il souffre des restrictions et des privations, mais il parvient à se faire livrer de petits colis alimentaires par les responsables du journal O Papagaio qui continue de diffuser ses ?uvres au Portugal. Il en fait d'ailleurs livrer par le même intermédiaire à son frère Paul, prisonnier en Allemagne depuis le début du conflit. L'?uvre d'Hergé souffre peu de la censure allemande : bien que les autorisations d'impression tardent à venir, les rééditions ont lieu et aucun album de Tintin, à l'exception de L'Île Noire à l'été 1943, n'est interdit sous l'Occupation. Sa popularité continue de s'accroître : le , il accorde sa première interview radiophonique sur Radio-Bruxelles.
La colorisation des albums est une tâche immense et le recrutement d'un collaborateur est impératif. Le , il engage spécifiquement pour ce travail la jeune Alice Devos, compagne de son ami José de Launoit. Tout en remaniant ses premières aventures, Hergé continue d'écrire de nouvelles histoires. Il maintient son héros dans la voie de l'évasion littéraire et conçoit une chasse au trésor qui court sur deux albums, Le Secret de La Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge. Le premier volet de l'aventure, qui commence à paraître le dans Le Soir, est une véritable réussite narrative : épaulé par Jacques Van Melkebeke, qui lui fournit de nombreux conseils et des références littéraires et culturelles dont il est dépourvu, Hergé parvient à mener de front plusieurs intrigues sans nuire à la lisibilité de son récit. Par ailleurs, à travers ce diptyque, l'auteur achève de mettre en place une « famille de papier » autour de son héros : sur les traces de La Licorne, le capitaine Haddock revit les exploits de son ancêtre, tandis que Le Trésor de Rackham le Rouge, qui prend fin le , marque l'apparition du professeur Tournesol et l'installation des héros au château de Moulinsart.
C'est dans cette demeure largement inspirée du château de Cheverny que débute l'aventure des Sept Boules de cristal, qui commence à paraître le . L'aventure bénéficie de l'influence d'Edgar P. Jacobs, qu'Hergé engage à compter du pour travailler à la refonte et à la colorisation des premières aventures. Les deux hommes se lient d'amitié et entament une collaboration étroite, à laquelle s'ajoute le plus souvent Jacques Van Melkebeke qui fournit lui aussi des éléments pour le scénario. Ils conçoivent ensemble « la plus effrayante des Aventures de Tintin », versant plus que jamais dans le fantastique. Hergé articule son récit autour de la malédiction de la momie inca de l'empereur Rascar Capac, dont l'image lui est peut-être inspirée par un souvenir d'enfance.
L'apport d'Edgar P. Jacobs intervient également dans la complexification des décors, Hergé s'attachant de plus en plus aux détails et à leur réalisme. Les deux hommes multiplient les séances de pose pour saisir l'expression la plus juste des personnages et mènent un travail de recherche méticuleux pour documenter le récit. La découverte d'une villa de la banlieue bruxelloise qui doit servir de modèle pour la maison du professeur Bergamotte, est même le théâtre d'un incident finalement sans conséquence pour les deux hommes, comme le rapporte Hergé des années plus tard : « Jacobs avait découvert exactement le genre de villa qui convenait, pas très loin de chez moi, toujours à Boitsfort. Et nous voilà postés devant cette maison, amassant des croquis sans nous inquiéter [?]. Notre travail terminé, nous repartons paisiblement. Surgissent à ce moment deux autos grises [?] qui stoppent devant la villa : celle-ci était réquisitionnée et occupée par des SS ! »
Malgré la réussite de son travail avec Jacobs, Hergé connaît une certaine lassitude : après plusieurs années de travail acharné, il ressent une grande fatigue et évoque lui-même les premiers signes d'un profond syndrome dépressif. La publication des Sept Boules de cristal s'interrompt du au puis reprend pour quelques semaines jusqu'à la Libération du pays et l'entrée des armées alliées dans Bruxelles le .
Au lendemain de la Libération, de longs mois d'inquiétude commencent pour Hergé. Il se sait visé par des résistants qui lui reprochent ses activités dans Le Soir pendant l'Occupation et son nom figure d'ailleurs dans une « Galerie des traîtres », publiée au printemps précédent dans L'Insoumis, un bulletin mensuel diffusé clandestinement par un groupe de résistants belges. Dès le soir du , des hommes se présentent à son domicile pour l'arrêter, mais repartent rapidement. Quatre jours plus tard, il est interrogé puis remis en liberté et, le , la Sûreté de l'État perquisitionne à son domicile avant de le conduire à la division centrale de la police de Bruxelles. Le dessinateur passe une nuit en prison avant d'être relâché, puis dans les jours qui suivent, il est arrêté et interrogé par plusieurs unités, sans suite.

Le , le Haut commandement interallié interdit à tous les journalistes ayant collaboré à la rédaction d'un journal pendant l'Occupation d'exercer leur profession. La notoriété d'Hergé lui cause une publicité malveillante : l'hebdomadaire résistant La Patrie fait paraître dans son premier numéro une courte parodie intitulée « Les Aventures de Tintin et Milou au pays des nazis (à la manière de M. Hergé, indisponible pour cause de Libération) ». Son sort est pourtant plus enviable que celui de nombreux membres de son entourage, anciens collègues journalistes, emprisonnés de longues semaines voire condamnés à mort par contumace comme Paul Jamin, exilé en Allemagne avec sa famille. Hergé garde tout au long de sa vie un souvenir douloureux de cette période d'épuration, tant il estime que beaucoup de journalistes ont, comme lui, poursuivi leur activité sous l'Occupation sans pour autant travailler à la solde de l'ennemi. Il entretient d'ailleurs une certaine rancune à l'égard des résistants :
« Je détestais le genre Résistant. On m'a proposé quelquefois d'en faire partie, mais je trouvais cela contraire aux lois de la guerre. Je savais que pour chaque acte de la résistance, on allait arrêter des otages et les fusiller. »
? Interview d'Hergé par Henri Roanne en 1974.
Toutefois, le dessinateur ne s'interrompt pas dans ses travaux : l'interdiction de publication qui le frappe ne concerne que la presse et non les albums, si bien qu'il achève la colorisation de Tintin au Congo et réclame les originaux du Sceptre d'Ottokar, bloqués à Paris dans les locaux de C?urs vaillants qui affirme qu'ils ont disparu. Les éditions Casterman continuent de soutenir leur auteur d'autant plus facilement que les ventes d'albums atteignent alors des chiffres records. Dans le même temps, Hergé réalise avec Edgar P. Jacobs trois planches d'essai pour des séries réalistes, qu'ils envisagent de signer sous le pseudonyme Olav : un western dont le synopsis est repris plus tard par Paul Cuvelier, une aventure dans le Grand Nord et un récit policier se déroulant à Shanghai. Ces trois récits, proposés à différents journaux, ne voient finalement jamais le jour.
Malgré son statut d'incivique, Hergé bénéficie d'une certaine clémence. Dès le , l'auditeur militaire Vinçotte, chargé de constituer le dossier des journalistes du Soir volé, écrit à l'auditeur général Walter Ganshof van der Meersch que « ce serait de nature à ridiculiser la justice que de s'en prendre à l'auteur d'inoffensifs dessins pour enfants », un constat renouvelé avec encore plus d'assurance le suivant, si bien que son dossier judiciaire est classé sans suite à la fin du mois de . Hergé se rend néanmoins au procès de ses anciens collègues qui s'ouvre le . Il y subit des attaques frontales, notamment de la part de l'avocat de son ami Julien De Proft ou de l'ancien éditorialiste du Soir qui s'étonnent que le dessinateur ne soit pas poursuivi. Les problèmes judiciaires ne sont pas les seules difficultés que rencontre alors l'auteur. À la fin de l'année 1944, sa mère Elizabeth Remi est prise d'un accès de folie, qui aboutit, à la suite d'une nouvelle attaque le , à son hospitalisation. Le , son frère Paul est de retour à Bruxelles, libéré après cinq ans de détention dans un Oflag allemand, mais ce retour n'améliore pas l'état de santé de sa mère. Elle meurt le . Ce deuil, aggravé par le sentiment d'amertume né du jugement rendu et des peines prononcées à l'encontre de ses amis, plonge l'auteur dans une profonde mélancolie.
La rencontre de Raymond Leblanc s'avère décisive et salutaire pour le dessinateur. Par l'intermédiaire de Pierre Ugeux, frère de l'ancien directeur d'Hergé au Vingtième Siècle, Leblanc propose au dessinateur la création d'un périodique pour la jeunesse qui reprendrait la formule du Petit Vingtième tout en la modernisant. Associé à André Sinave et Albert Debaty, ce résistant de la première heure se fait fort d'obtenir auprès des autorités le certificat de civisme qui permettrait à Hergé de reprendre son activité. D'abord réticent, ce dernier finit par accepter la proposition. Un contrat pour un engagement de cinq ans est signé entre les deux hommes en et le certificat de civisme est délivré deux mois plus tard.

Pendant l'été 1946, Raymond Leblanc fonde Le Journal de Tintin, dont Hergé devient le directeur artistique et Jacques Van Melkebeke le rédacteur en chef. L'équipe s'installe dans des bureaux au n 55 de la rue du Lombard à Bruxelles et rassemble de jeunes dessinateurs comme Edgar P. Jacobs, Jacques Laudy et Paul Cuvelier. Le premier numéro sort le et connaît un succès immédiat : les 60 000 exemplaires sont épuisés en trois jours. Après deux ans d'interruption, Hergé achève l'aventure des Sept Boules de cristal qu'il poursuit dans Le Temple du Soleil. Il exerce également un regard critique sur les productions de ses collègues, de sorte qu'aucun d'entre eux ne peut diffuser ses travaux dans le magazine sans avoir reçu son accord.
Le succès de l'hebdomadaire ravive les polémiques. Des journalistes de toutes tendances, comme le communiste Fernand Demany ou la rédaction du journal catholique La Cité Nouvelle, s'indignent tour à tour de voir Hergé exercer de nouveau son métier sans avoir été poursuivi par la justice malgré son implication dans Le Soir volé. Le scandale est tel qu'il provoque une intervention en séance plénière au parlement et que l'auditeur général doit une nouvelle fois se prononcer pour écarter définitivement, le , d'éventuelles poursuites. À l'inverse, le passé de Jacques Van Melkebeke ressurgit et menace de compromettre la réputation du journal, ce qui conduit Raymond Leblanc à l'écarter. Entré dans la clandestinité, ce dernier continue cependant de réaliser certains travaux pour l'hebdomadaire, tout en travaillant comme coscénariste pour certains dessinateurs. Au début de l'année 1947, Hergé cesse également sa collaboration avec Edgar P. Jacobs. Pour ce dernier, le développement de sa propre série Blake et Mortimer est incompatible avec son travail pour les Aventures de Tintin. Un différend financier ainsi que le refus d'Hergé d'ajouter la signature de son collaborateur sur les albums favorisent aussi cette prise de distance.
« Quand je dis que je suis blasé, c'est fatigué que je devrais dire. Je suis las de ces éloges ; je suis las de refaire pour la ixième fois le même gag [?]. Ce que je fais ne répond plus à une nécessité. Je ne dessine plus comme je respire, comme c'était le cas il n'y a pas tellement longtemps. Tintin, ce n'est plus moi [?]. »
? Lettre d'Hergé à sa femme le .
Au printemps 1947, Hergé ressent une profonde lassitude. Épuisé par le rythme de travail auquel il s'astreint, le dessinateur se sent également de plus en plus seul. De ses amis d'avant-guerre, certains se sont installés en province, comme José de Launoit, d'autres sont en prison, comme Paul Jamin, Raymond De Becker ou Robert Poulet, et d'autres n'ont plus de relation avec lui, comme Philippe Gérard. Depuis le départ de Jacobs, Hergé n'a plus de véritable interlocuteur pour son travail. Guy Dessicy, recruté pour le suppléer, exécute parfaitement les travaux d'adaptation et de mise au format, mais il n'a pas le talent graphique de Jacobs. Par ailleurs, ses rapports avec son agent Bernard Thièry, chargé des produits dérivés, se détériorent : il reproche à ce dernier d'avoir manqué à ses obligations et de lui avoir caché certaines sommes, ce qui entraîne leur rupture.
La dépression qui affecte alors le dessinateur se répercute sur le plan physique : il dort mal et souffre de violentes crises d'eczéma, de furonculose et de problèmes de digestion. Il devient irritable et de sévères disputes éclatent avec sa femme Germaine. Ses médecins lui prescrivent un repos complet. Hergé abandonne Tintin et, pour se changer les idées, le couple Remi part en Suisse du au . Ce voyage est pour eux comme une nouvelle lune de miel. À son retour à Bruxelles, devant l'insistance de Raymond Leblanc qui lui réclame la suite du Temple du Soleil, Hergé se remet au travail, à contrec?ur. Fin septembre, ayant pris un peu d'avance, il repart en Suisse avec Germaine et le couple poursuit son voyage en Italie jusqu'à Venise. Le dessinateur reprend son activité un mois plus tard mais, à court d'inspiration, il sollicite son ami Bernard Heuvelmans pour boucler son récit.

Au début de l'année 1948, la dépression d'Hergé est telle qu'il envisage de s'établir en Amérique du Sud, plus précisément en Argentine. Il se montre très discret sur ce projet, n'en informant pas ses plus proches amis à l'exception de son éditeur Louis Casterman. Il entre en contact avec Pierre Daye, journaliste exilé dans ce pays depuis la Libération, qu'il charge d'étudier les différentes possibilités qui pourraient s'offrir au dessinateur, avant de renoncer définitivement à ce projet d'installation. Dans le même temps, l'auteur rêve de voir adapter Tintin au cinéma : après une première tentative peu convaincante à la fin de l'année 1947, avec Le Crabe aux pinces d'or, Hergé envoie une lettre à Walt Disney et lui fait parvenir plusieurs de ses albums, mais ceux-ci lui sont retournés et la réponse est négative. À la mi-mai, Georges et sa femme reprennent la direction de la Suisse accompagnés de Rosane, la fille d'une amie de Germaine âgée de 18 ans. Durant le séjour, Hergé et la jeune femme entretiennent une liaison amoureuse que le dessinateur avoue aussitôt à sa femme. Mi-juin, le couple Remi repart en Suisse, mais après une nouvelle crise dépressive de son mari, Germaine rentre seule à Bruxelles. Sur les bords du Léman, Hergé se repose, s'adonne à la lecture et rend notamment visite au roi Léopold III en exil. Depuis la Belgique, Marcel Dehaye presse cependant le dessinateur de rentrer pour honorer ses engagements envers Raymond Leblanc et le Journal de Tintin. De retour à Bruxelles, Hergé avoue une nouvelle infidélité à sa femme puis effectue une retraite spirituelle à l'abbaye de Scourmont où la rencontre du père Gall, fasciné comme le dessinateur par la culture amérindienne, l'aide à surmonter ses troubles.

Le , Hergé reprend la publication de Tintin au pays de l'or noir, récit inachevé et interrompu en du fait de la disparition du Petit Vingtième après l'invasion allemande. Encore une fois, la publication connaît des soubresauts et se poursuit laborieusement jusqu'au , ce qui donne lieu à des tensions entre Hergé et Raymond Leblanc, au point que le dessinateur envisage un temps de ne pas renouveler le contrat qui le lie au périodique qui porte le nom de son héros. Dans cette aventure, Hergé prend soin d'intégrer le capitaine Haddock, le professeur Tournesol et le château de Moulinsart, autant d'éléments apparus dans la série depuis sa première parution et dont l'absence, à la suite du Temple du Soleil, aurait dérouté les lecteurs.
Dans l'entourage d'Hergé, les nombreuses absences du dessinateur créent des tensions de plus en plus vives. Raymond Leblanc craint pour la survie de son magazine tandis qu'Edgar P. Jacobs s'exprime sans détour : « Tu as peur ! Tu as peur de ton travail, tu as les pépettes de recommencer une nouvelle histoire, et tu cherches toutes sortes de mauvais prétextes pour reculer le moment où il faudra te mettre à table. Tu flanches devant ta responsabilité du fait même que ta réputation atteint son apogée. [?] J'ai vaguement l'impression que tu ne te rends pas compte de la réussite et de la chance fantastique de ta carrière, [?] si tu avais bouffé des briques pendant quelques années, tu te comporterais tout autrement. » Le , Georges et Germaine Remi, qui aspirent à retrouver une certaine sérénité, font l'acquisition d'une ferme-auberge à Céroux-Mousty, un village dans la campagne du Brabant wallon.

Dès l'été 1948, Hergé travaille par intermittences à la rédaction d'une nouvelle aventure qui doit conduire ses héros sur la Lune. Du scénario qu'avaient écrit pour lui Bernard Heuvelmans et Jacques Van Melkebeke quelques mois plus tôt, jugé médiocre, le dessinateur ne retient que certains gags pour élaborer son propre récit. Néanmoins, Hergé consulte régulièrement Heuvelmans pour des questions d'ordre technique ou scientifique puis s'adjoint les services d'un jeune auteur, Albert Weinberg. Souhaitant pousser le réalisme au maximum, il entre en contact avec un savant réputé, Alexandre Ananoff, dont le livre L'Astronautique vient de paraître et visite le Centre de recherches des ACEC dirigé par Max Hoyaux.

L'ampleur du projet nécessite qu'une équipe s'organise autour d'Hergé, à l'image d'une véritable entreprise : c'est la naissance des Studios Hergé le , domiciliés dans la maison que le dessinateur occupe depuis plus de dix ans, avenue Delleur à Watermael-Boitsfort. Le , les premières planches paraissent dans Tintin sous le titre On a marché sur la Lune mais la publication s'interrompt dès le suivant : victime d'un nouvel accès dépressif, Hergé cesse le travail et se retire à Gland, en Suisse, avec Germaine. Le mal est tel que l'aventure ne reprend que le , le récit pouvant enfin parvenir à son terme le . Entre-temps, l'équipe des Studios se professionnalise avec l'arrivée du dessinateur Bob de Moor en et de nouveaux projets commerciaux naissent à l'initiative de Raymond Leblanc. Le « timbre Tintin », c'est-à-dire des points à découper sur des produits de grande consommation que les enfants peuvent échanger contre des cadeaux à l'effigie du héros, rencontre un grand succès. Les chromos de la collection « Voir et Savoir » se développent également ; ces différents projets renforcent la visibilité de Tintin alors que ses ventes d'albums augmentent fortement et s'imposent peu à peu en France.

Le , Georges et Germaine Remi sont victimes d'un accident de la route à Céroux-Mousty. Au volant de sa Lancia Aprilia, le dessinateur en sort indemne mais son épouse est grièvement blessée à la jambe. Dans les jours qui suivent, son état de santé fait craindre le pire et sa convalescence nécessite de longs mois d'immobilisation et de repos. D'autres évènements n'arrangent en rien la fragilité psychologique d'Hergé : l'abbé Norbert Wallez, toujours resté proche du couple malgré son incarcération, meurt le suivant puis à la même période, Hergé retrouve son amie d'enfance et premier amour, Marie-Louise van Cutsem, lors d'une dédicace au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles. Le dessinateur prend également ses distances avec certains de ses amis : une amie de Germaine, Bertje Jagueneau, use de ses prétendus dons de voyance pour le convaincre de l'influence néfaste de Jacques Van Melkebeke, ce qui entraîne une rupture entre les deux hommes. Les rapports se distendent également avec Edgar P. Jacobs.

En 1953, Hergé décide de séparer plus nettement vie professionnelle et vie privée en quittant sa maison de Watermael-Boitsfort. En raison de l'état de santé de Germaine, le couple Remi s'installe dans l'appartement d'un immeuble pourvu d'un ascenseur, rue de Livourne à Ixelles, tandis que les Studios Hergé emménagent dans des locaux plus vaste le , sur l'avenue Louise à Bruxelles. Son équipe se complète et se structure avec l'arrivée de plusieurs personnalités. Dès le mois de , le journaliste Baudoin van den Branden de Reeth est engagé comme secrétaire personnel, principalement chargé du courrier mais également sollicité par Hergé pour améliorer les dialogues de ses aventures. En , le dessinateur Jacques Martin rejoint l'équipe en tant que second d'Hergé. Il impose avec lui ses deux assistants personnels, Roger Leloup et Michel Demarets, et se voit confier l'achèvement de La Vallée des Cobras, une aventure de Jo, Zette et Jocko abandonnée avant-guerre. Enfin, la dessinatrice Josette Baujot est recrutée pour prendre en charge la mise en couleur.

Le , L'Affaire Tournesol commence à paraître dans Tintin. Après l'intrusion à Moulinsart d'un nouveau personnage haut en couleur, Séraphin Lampion, les héros se lancent sur la piste du professeur Tournesol dans un véritable thriller qui les conduit en Suisse puis en Bordurie. Hergé cherche à représenter les décors de manière précise : à l'occasion d'un nouveau séjour sur les bords du Léman, il dessine et photographie l'hôtel Cornavin de Genève, une maison de Nyon dont il fait la demeure du professeur Topolino, mais également les routes, à la recherche de l'endroit exact où une voiture pourrait quitter la route et tomber dans le lac. L'aventure s'achève le : pour la première fois depuis douze ans, celle-ci paraît sans interruption, preuve que la nouvelle méthode de travail que le dessinateur adopte à la tête de ses Studios porte ses fruits.
Entre et , les Studios Hergé réalisent Coke en stock, aventure dans laquelle, selon l'expression de Benoît Peeters, l'auteur « va le plus loin dans la mise en scène de son univers ». De nombreux personnages font leur retour, tandis que l'intrigue tourne autour du trafic d'armes et surtout d'esclaves qu'Hergé voulait dénoncer. Toujours dans un souci de réalisme, le dessinateur monte à bord d'un cargo suédois naviguant entre Anvers et Göteborg, accompagné de Bob de Moor, pour y prendre des clichés qui alimentent les décors de l'aventure.

À la fin de l'année 1956, Hergé entame une liaison avec la jeune coloriste, Fanny Vlamynck, recrutée l'année précédente, en . Cette aventure cachée finit par être révélée et plonge le dessinateur dans une nouvelle crise : malgré son attirance pour sa jeune amante, il ne peut se résoudre à quitter son épouse Germaine, avec qui les disputes sont de plus en plus fréquentes. La santé mentale d'Hergé s'aggrave : ses nuits sont alors marquées par des rêves obsédants et angoissants qu'il choisit de consigner dans un carnet. Dans le même temps, l'auteur peine à trouver l'inspiration. Dans un premier temps, il envisage un scénario qui met en scène la défense d'une tribu amérindienne spoliée par des exploitants pétroliers, ainsi qu'une aventure dont Nestor serait le personnage principal, mais ces projets sont abandonnés. C'est alors qu'il se lance dans la rédaction d'une histoire simple et dépouillée, marquée par la présence du yéti et des neiges de l'Himalaya. Après diverses hésitations, Hergé met au point le scénario de Tintin au Tibet, l'album probablement le plus personnel de son ?uvre et qui reflète bien son état d'esprit à cette époque. Cette aventure se démarque des précédentes par son absence de méchants ou d'armes à feu, à travers un Tintin plus humain que jamais, à la recherche de son ami de toujours, Tchang. Pour donner corps à son récit et intégrer au mieux l'abominable homme des neiges, le dessinateur s'appuie sur les travaux de son ami Bernard Heuvelmans et sur le témoignage de l'alpiniste Maurice Herzog.
À mesure qu'il avance dans l'élaboration de son ?uvre, les rêves d'Hergé se font plus angoissants. La blancheur y tient une grande place et s'avère menaçante : « À un certain moment, dans une sorte d'alcôve d'une blancheur immaculée, est apparu un squelette tout blanc qui a essayé de m'attraper. Et à l'instant, tout autour de moi, le monde est devenu blanc, blanc. » Sur le conseil de Raymond de Becker, il consulte le psychanalyste zurichois Franz Niklaus Riklin, disciple de Carl Gustav Jung, qui lui conseille de cesser le travail pour vaincre le « démon de la pureté » qui l'habite. Hergé s'obstine pourtant à terminer son ?uvre, mais il retient de sa rencontre avec le psychiatre qu'il lui faut accepter « de ne pas être immaculé » s'il veut mettre fin à ses tourments intérieurs.
L'achèvement de Tintin au Tibet, dont la dernière planche paraît le , agit finalement comme une sorte de thérapie. Hergé décide de rompre avec sa femme pour vivre avec Fanny. Bien que la séparation soit effective, il n'est pas question de divorce car Germaine Remi s'y oppose, en s'appuyant sur la loi belge.

Vers la fin des années 1950, Tintin devient une icône internationale. Les albums se vendent mieux que jamais : les traductions et les parutions dans la presse du monde entier se multiplient et la série atteint le million d'exemplaires vendus chaque année. Symbole de ce succès planétaire, le nouveau siège des éditions du Lombard est inauguré par Paul-Henri Spaak le , pendant l'exposition universelle. À son sommet trône une grande enseigne lumineuse à l'effigie de Tintin et Milou. Les médias s'intéressent de plus en plus à Hergé : en 1957, se passionnant pour le succès commercial et mondial de ses aventures, Marguerite Duras évoque une « Internationale Tintin » ; l'année suivante, l'hebdomadaire Paris Match lui consacre un article, de même que le prestigieux Times Literary Supplement, puis en 1959, l'écrivain belge Pol Vandromme est le premier à consacrer une biographie au dessinateur, intitulée Le Monde de Tintin et parue chez Gallimard.
À la même époque, les demandes d'adaptations cinématographiques se multiplient. Plusieurs projets sont abandonnés mais en 1958, le producteur français André Barret obtient les droits de reproduction. Hergé assiste Remo Forlani dans l'écriture du scénario de Tintin et le Mystère de la Toison d'or, premier film en prises de vues réelles consacré au héros, qui sort finalement en 1961.

Au début de l'année 1960, Hergé sort du profond syndrome dépressif et de la crise morale dans lesquels il était plongé depuis des années. Pourtant, l'auteur manque d'inspiration. Il collabore avec Michel Greg qui lui livre le scénario détaillé d'une nouvelle aventure, Tintin et le Thermozéro, conçu à partir d'un article de Philippe Labro paru en dans le magazine Marie France, mais après avoir réalisé quelques crayonnés, Hergé abandonne le projet, révélant ainsi son incapacité à mettre en images le travail d'un autre. Fin 1960, il prend les premières notes préparatoires des Bijoux de la Castafiore, une « anti-aventure » dépourvue d'exotisme et qui entend bousculer les codes de la bande dessinée. Elle paraît dans Tintin du au .
Les années 1960 sont celles d'un certain dés?uvrement pour Hergé et son équipe, en l'absence de nouveau projet. Les Studios Hergé tournent au ralenti, au grand dam de certains dessinateurs qui déplorent le manque d'activité. Les biographes François Rivière et Benoît Mouchart rapportent qu'à cette époque, Hergé se rend parfois aux Studios pour y « faire salon », entouré de lecteurs de son ?uvre et aimant « à s'entretenir longuement dans sa tour d'ivoire avec ces représentants du monde extérieur », ce que confirme Numa Sadoul, auteur de nombreux entretiens avec le dessinateur et qui ajoute : « C'est pour ça qu'il était content que j'arrive, c'était pour l'empêcher de travailler ». Dans ce contexte, le travail sur d'anciens albums apparaît comme le seul moyen de combler le vide. Ainsi, L'Île Noire est entièrement redessinée entre 1963 et 1965 pour tenir compte des remarques formulées par l'éditeur Methuen, chargé de publier l'album au Royaume-Uni. Dans le même temps, Hergé prend ses distances avec le journal Tintin. Après avoir fait pression au cours de l'année 1964 pour recouvrer son rôle de directeur artistique du périodique, il s'en désintéresse peu à peu après la nomination de Michel Greg comme rédacteur en chef en . Le travail de retouche des anciens albums se poursuit les années suivantes avec la modification des dialogues de Coke en stock, qu'il veut rendre politiquement corrects afin de contrer toute accusation de racisme, puis la refonte de Tintin au pays de l'or noir qui, à la demande de l'éditeur britannique, reparaît en 1971 dans une version largement remaniée, effaçant le contexte anglo-palestinien.
Depuis qu'il a officialisé sa relation avec Fanny Vlamynck, de nombreuses occupations détournent l'auteur de son travail, en particulier sa nouvelle passion pour l'art moderne et l'art contemporain, qui lui prend d'autant plus de temps qu'il s'essaie lui-même à la peinture sur les conseils de Louis Van Lint. Hergé réalise trente-sept toiles, qu'il renonce cependant à exposer. Il se rapproche également du collectionneur Marcel Stal, qu'il aide financièrement à établir sa galerie Carrefour sur l'avenue Louise. Par ailleurs, il prend des vacances de plus en plus régulières et longues. Hergé, qui, à l'inverse de son héros, n'avait que peu voyagé, multiplie désormais les destinations lointaines : il visite notamment la Tunisie à l'occasion d'une croisière en Méditerranée en 1963, puis effectue un voyage au Québec en 1965, lors duquel il participe au salon du livre de Montréal.
Quatre ans après la fin des Bijoux de la Castafiore, Hergé entame enfin une nouvelle aventure de Tintin. Après avoir travaillé sur un scénario qui devait renvoyer le héros au San Theodoros, l'auteur en conserve quelques éléments pour concevoir Vol 714 pour Sydney. L'écriture de cet album répond aussi à la nécessité de contrer le succès d'Astérix, une série née en 1959 et qui rencontre un grand succès, au point que certains journaux lui accordent la première place des publications pour enfant : dans les colonnes de L'Express, un journaliste affirme même que « dans le sillage d'Astérix, Tintin mord la poussière », ce qui irrite fortement Hergé. Avec Vol 714 pour Sydney, qui s'appuie sur l'engouement pour les phénomènes paranormaux et le succès de la revue Planète, Hergé poursuit le processus de déconstruction de son ?uvre entamé dans Les Bijoux de la Castafiore en s'attaquant cette fois aux méchants qui sont tout bonnement ridiculisés.

Benoît Peeters, biographe d'Hergé, affirme que la décennie 1970 est pour le dessinateur celle de la « construction du mythe » qui suscite de premiers travaux universitaires. Le sémiologue Pierre Fresnault-Deruelle consacre un mémoire à la série, ainsi que plusieurs articles de la revue Communications. Les Bijoux de la Castafiore accède au « statut d'album pour intellectuels » et se voit célébrer notamment par le philosophe Michel Serres qui lui consacre une étude de treize pages dans la revue Critique en 1970 sous le titre Les Bijoux distraits ou la cantatrice sauve, puis par Benoît Peeters dans l'essai Les Bijoux ravis en 1984. Hergé, désormais considéré comme un « créateur littéraire majeur », reçoit les hommages de la profession ou de grands artistes, comme au premier congrès international de la bande dessinée à New York en 1972, ou bien au Festival international de la bande dessinée d'Angoulême, duquel il est nommé président d'honneur de l'édition 1977. Le célèbre peintre américain Andy Warhol réalise une série de quatre portraits de l'artiste, les deux hommes se vouant une admiration mutuelle. Le succès grandissant de ses albums attise également la critique et de nombreux journalistes s'acharnent à détruire l'image de ce qu'ils considèrent comme une bande dessinée réactionnaire.

En , Hergé accorde un entretien exclusif au jeune journaliste Numa Sadoul, lors duquel il dévoile une partie des secrets qui ont présidé à la création de son ?uvre. Ce long entretien aboutit à la publication de l'ouvrage Tintin et moi, en 1975, après de multiples relectures attentives de la part d'Hergé. S'appuyant sur ce texte, le journaliste belge Henri Roanne réalise le film documentaire Moi, Tintin, diffusé pour la première fois en 1976. Par l'évocation de ses souvenirs lors de la préparation de Tintin et moi, Hergé prend conscience de l'importance du Lotus bleu et de sa rencontre avec Tchang Tchong-jen dans la construction de son ?uvre. Dès lors, le dessinateur tente de retrouver sa trace. Par l'intermédiaire de son amie Dominique de Wespin, il est reçu en 1973 par le gouvernement de Tchang Kaï-chek à Taïwan, alors que ce dernier lui avait déjà lancé une invitation en 1939 quand il était le chef de la République chinoise.
Les départs de Roger Leloup et Jacques Martin ralentissent encore le rythme de travail et de production des Studios Hergé. Le dessinateur reprend parfois le dossier de travail d'une aventure encore appelée Tintin et les Bigotudos, dont les premières notes remontent à 1962, mais sans retrouver l'évidence créatrice qui le caractérisait auparavant : « L'idée a mis longtemps à prendre forme ; c'est comme une petite graine, un petit ferment qui prend son temps pour se développer. J'avais un cadre : l'Amérique du Sud [?] mais rien ne prit forme avant longtemps : il fallait que vienne un déclic. » Finalement, huit ans après la fin de Vol 714 pour Sydney, Tintin et les Picaros commence à paraître le dans le Tintin. Dans cet épisode, Hergé présente des personnages profondément modifiés physiquement (Tintin porte un jean, pratique le yoga et se déplace à cyclomoteur) et moralement (extrême passivité face aux actions et lassitude de l'aventure). Si l'album est un succès commercial, il attise les critiques de nombreux tintinophiles, de la presse généraliste et de la presse spécialisée, à l'exception de Michel Serres qui prend une nouvelle fois la défense d'Hergé dans la revue Critique.
Le , le divorce entre Georges et Germaine Remi est finalement prononcé. Quelques semaines plus tard, le dessinateur épouse, en toute discrétion, sa compagne Fanny Vlamynck. En 1979, les célébrations du cinquantième anniversaire de la série donnent lieu à une nouvelle série d'hommages. À Paris, une grande réception est donnée à l'hôtel Carnavalet et le dessinateur est invité par Bernard Pivot sur le plateau d'Apostrophes. À Bruxelles, une réception se tient dans les salons de l'hôtel Hilton, tandis que l'exposition Le Musée imaginaire de Tintin, organisée au palais des Beaux-Arts par Michel Baudson et Pierre Sterckx, retrace l'histoire de son ?uvre.
Immédiatement après la fin de Tintin et les Picaros, le , Hergé développe l'idée d'un album dont l'action se déroulerait entièrement dans un aéroport. Il imagine une histoire sans fil conducteur, un album qui pourrait se lire en partant de n'importe quelle page. Les notes se multiplient. Pendant l'été 1979, le dessinateur ressent un fort épuisement et croit à un surmenage dû aux différentes cérémonies du cinquantenaire de Tintin. En réalité, il est atteint d'une ostéomyélofibrose, une grave maladie du sang diagnostiquée dès le mois de septembre par des médecins. Dès lors, il doit subir une transfusion sanguine complète toutes les deux semaines.
L'auteur est de moins en moins présent aux Studios Hergé, dont Alain Baran, son secrétaire depuis quelques années, est nommé directeur administratif au début de l'année 1981. Bien qu'il se désintéresse peu à peu de son métier, Hergé ressort parfois le dossier de sa prochaine aventure. Le projet de l'aéroport ayant été abandonné, il se tourne vers le thème de l'art contemporain, sa nouvelle passion depuis les années 1960 et qui doit aboutir à la création de Tintin et l'Alph-Art, un album qui s'esquisse lentement malgré l'épuisement de l'auteur. Dans le même temps, Hergé se passionne plus encore pour le taoïsme.
Le , Hergé retrouve enfin son ami Tchang Tchong-jen, invité à Bruxelles par Gérard Valet, journaliste à la RTBF. Leur rencontre est retransmise en direct à la télévision. Hergé apparaît très affaibli et semble extrêmement gêné par l'hypermédiatisation de l'évènement. Ces retrouvailles sont néanmoins décevantes sur le plan personnel tant le caractère des deux hommes a profondément évolué pendant plus de quarante années de séparation.
La maladie d'Hergé progresse. En , alors qu'il séjourne à Locarno, sur les bords du lac Majeur, le dessinateur attrape une double pneumonie et doit être rapatrié d'urgence à Bruxelles. Des phases d'amélioration alternent avec des périodes de grande souffrance et la consultation des meilleurs spécialistes ne peut enrayer la progression de la maladie. Certains de ses proches pensent que l'aggravation de son état serait le fait d'une infection par le VIH, encore peu connu à l'époque. Le , il entre aux soins intensifs des Cliniques universitaires Saint-Luc, à Woluwe-Saint-Lambert, pour insuffisance cardiaque. Après une semaine de coma, Hergé meurt le , à l'âge de 75 ans. Il est inhumé, à sa demande, au cimetière du Dieweg dans la commune bruxelloise d'Uccle, par dérogation spéciale car cette nécropole est désaffectée.
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